5. Impact Environnemental

L'eau en bouteille fait face à une opposition croissante surtout pour son impact environnemental, par rapport à la consommation d'eau du robinet et l'usage de bouteilles réutilisables. Dans cette section, nous passons en revue chaque aspect du cycle de vie d'une bouteille d'eau pour mieux comprendre quels sont ces impacts.

1. Cycle de vie | 2. Captage et Traitement | 3. Production des contenants | 4. Élimination, recyclage | 5. Transport | 6. Sommaire

1. Cycle de vie

Généralement, on ne se pose pas trop de questions sur l'origine des produits que l'on consomme. Lorsque le produit est devenu inutile, on préfère aussi ne pas trop se poser de questions sur ce qu'il en advient.

Les consommateurs conçoivent le cycle de vie d'une bouteille d'eau un peu comme ci-dessous (fig. 1a), soit un cycle fermé, où le plastique des bouteilles recyclées sert à fabriquer de nouvelles bouteilles.


Figure 1a. Le cycle de vie d'une bouteille dans un monde idéal, durable.

Le cycle ci-dessus ne reflète pas la réalité, même si c'est bien la vision que les embouteilleurs nous présentent. Le cycle de vie ci-dessous (fig. 1b) est un plus complexe, mais représente mieux la réalité:


Figure 1b. Le cycle de vie (plus réaliste) de l'eau en bouteille.

Le cycle ci-dessus n'est pas fermé. Il faut toujours de nouvelles ressources non-renouvelables pour produire de nouvelles bouteilles, les transporter, les éliminer. Il y a également des coûts cachés, qu'on dit 'extérieurs' au cycle de vie. Par exemple, l'élimination ou la récupération des bouteilles ne fait pas directement partie du prix des bouteilles. L'impact sur l'environnement de tous ces processus n'est pas considéré non plus. Pourtant, le consommateur devra payer ces coûts séparément, via des taxes d'enlèvement des déchets, des taxes de recyclage, des fonds spéciaux pour dépolluer.

Le consommateur ne se préoccupe pas de ces aspects surtout parce qu'ils ne sont pas visibles, comme pour la plupart des produits que nous consommons. Alors pourquoi devrait-on s'inquiéter du cas particulier de l'eau en bouteille? Parce qu'il y a une alternative simple aux contenants jetables pour l'eau, et aussi parce que la durée de vie plus que limitée du produit mérite qu'on se demande si nous faisons bon usage de nos ressources.

Nous passons en revue ci-dessous chaque étape de ce cycle de vie.

2. Captage & Traitement

Dans un premier temps, le processus de captage de l'eau et d'embouteillage a son propre impact sur l'environnement:


Figure 2. Captage de l'eau (à la source ou à un site extérieur),
et traitement à l'usine d'embouteillage.
  • Énergie

    Il faut de l'énergie pour faire fonctionner la chaîne de production, pour pomper et traiter l'eau, et pour mouler et former les bouteilles. Si on distille l'eau pour la purifier, cela implique de la faire évaporer en la chauffant et de la condenser en la faisant refroidir, ce qui exige beaucoup d'énergie.

    (Dans certains cas, comme par exemple aux îles Fiji (où l'on puise l'eau parce qu'elle est loin de toutes sources de pollution humaine), on doit alimenter l'usine à l'aide de 3 grosses génératrices diesel qui fonctionnent 24 heures sur 24!)

  • Eau

    Le processus d'embouteillage est lui-même grand consommateur d'eau. Selon les sources consultées, l'embouteillage d'un litre d'eau requiert environ 2 à 3 litres d'eau supplémentaires, plus si on tient compte des autres étapes du cycle de vie du produit (transport, recyclage...) L'industrie estime que cela en fait le produit le plus efficace du point de vue utilisation de l'eau, mais il est difficile de ne pas noter l'ironie: cela prend donc DEUX à TROIS litres d'EAU pour produire... UN litre d'EAU!

    Certaines analyses détaillées, comme ici pour l'eau Fiji, ont calculé un ratio de 6.74 litres d'eau requis pour la production et le transport d'un litre d'eau. Nestlé Waters rapporte quant à elle rapporte dans son rapport annuel que son ratio est de 1 litre supplémentaire pour chaque litre produit, alors qu'il était de 1.5 en 2001.

  • Impact sur la source d'eau

    L'impact d'une usine d'embouteillage sur la source d'eau elle-même peut être important. Malgré le fait que l'industrie clame haut et fort qu'elle ne prélève globalement qu'une infime partie de l'eau renouvelable, localement ce pourcentage est beaucoup plus grand, considérant, par exemple, qu'une usine va pomper l'eau 24 heures sur 24, parfois au rythme de plusieurs millions de litres par année. On peut se rendre compte, dans la section 'Guerres de l'eau' de notre dossier, que cet impact local provoque de plus en plus de protestations de la part des citoyens lorsqu'une usine veut s'implanter dans une région.

3. Production des contenants

Évidemment, pour embouteiller de l'eau, il faut bien sûr compter sur la production des bouteilles.

Depuis les années 80, la plupart des bouteilles d'eau sont fabriquées en plastique de type PET (Polyethylene terephthalate). Ce plastique a l'avantage d'être extrêmement moulable et léger, comparé au verre et au PVC utilisés jusqu'alors.
En général, c'est à l'usine d'embouteillage que les bouteilles vont être produites, ou plutôt 'soufflées' dans leur forme finale à partir de 'préformes'. Ces préformes proviennent d'usines de production plastique spécialisées, qui les produisent à partir de 'billes' de plastique (pellets). Ces usines se trouvent souvent près des sources d'énergie fossile (gaz naturel), comme par exemple au Moyen-Orient ou en Asie.


Figure 3. Production des bouteilles en P.E.T. préformées à partir de
combustibles fossiles, et envoi vers l'usine d'embouteillage.
  • Énergie et Pétrochimie

    Le plastique 'PET' est produit à partir de pétrole et de gaz naturel, deux combustibles fossiles non-renouvelables.

    Les deux matériaux de base qui entrent dans la composition de ce type de plastique sont l'acide téréphtalique (PTA) et le monoéthylène glycol (MEG), deux composés chimiques toxiques dérivés du pétrole, dont l'extraction elle-même est polluante.

    Comme on le verra plus bas, le taux de résine recyclée allant dans la fabrication de nouvelles bouteilles est soit nul, soit très faible. Chaque année on a donc besoin d'une quantité incroyable de nouvelle résine pour la production de bouteilles (plusieurs dizaines de milliards de bouteilles par an).

    Le Pacific Institute calcule que pour produire le plastique pour les bouteilles d'eau consommées aux États-Unis en 2006, il aura fallu 1 million de tonnes métriques de PET et 17 millions de barils de pétrole.

  • Émissions toxiques

    La production et le raffinage de la résine requièrent donc énormément d'énergie mais génèrent aussi des émissions toxiques importantes. En fait, produire une bouteille PET de 16oz. génère 100 fois les émissions toxiques dans l'air et l'eau comparé à la production d'une bouteille de même format en verre.

Ces chiffres incluent seulement la fabrication de la résine et sa transformation en bouteilles, mais ne tient pas compte de l'énergie requise pour l'embouteillage, le transport, la réfrigération et la disposition de ces mêmes contenants.

4. Élimination, Recyclage

Au-delà de l'énergie requise pour la production des bouteilles, c'est à l'autre bout de leur cycle de vie que l'impact devient le plus important, surtout lorsqu'on prend connaissance du nombre faramineux de ces contenants.


Figure 4. Élimination du produit, une fois consommé, soit vers les sites d'enfouissement, ou vers le recyclage. Une infime proportion revient pour être intégrée à la production de nouvelles bouteilles.

Faible taux de recyclage

D'abord, dans la réalité, seul un petit pourcentage des bouteilles consommées sont recyclées. Aux États-Unis, on estime à 86% la quantité des contenants qui sont jetés, et qui se retrouvent donc enfouis, incinérés, ou alors se retrouvent un peu partout dans l'environnement et dans les cours d'eau. C'est à dire que sur 10 bouteilles vendues, entre 8 et 9 finissent au dépotoir. Sur les 29 milliards de bouteilles vendues en 2007, cela équivaut à 22 milliards, soit 20 millions par jour!

Dans la section 'Les bouteilles et les 3R', nous traiterons plus en profondeur de la question de la récupération et du recyclage. Pour l'instant, bornons nous à résumer les impacts sur l'environnement de cette étape du cycle de vie de nos bouteilles d'eau:

  • Déchets non-dégradables

    Une majorité de contenants finissent donc au dépotoir. Le plastique ne se décompose pas, on estime qu'il faut jusqu'à 1000 ans pour qu'une bouteille se dégrade. Dans l'environnement, les composants chimiques qui s'échappent polluent les nappes phréatiques, qui sont utilisée notamment pour... capter de l'eau d'embouteillage.

    On a aussi constaté qu'une bonne partie des bouteilles qui se retrouvent dans l'environnement finissent par aboutir à la mer, et vont faire croître des amas gigantesques de déchets plastique tels le Great Garbage Patch dans l'océan Pacifique. Les bouteilles flottant dans l'eau se photo-dégradent en minuscules morceaux qui sont avalés par les poissons et les oiseaux et finissent par remplir leur estomac, provoquant leur mort.

  • Matériel faiblement recyclable

    Quant aux contenants qui sont récupérés, puis recyclés, ils ne retournent que rarement dans la production de nouvelles bouteilles. La raison principale tient au fait que le plastique, contrairement au verre, au métal et à l'aluminium, ne se recycle pas à l'infini. En fait, le plastique est un matériau qui devient fragile et perd sa structure rapidement une fois chauffé. Les contenants de plastique ne peuvent donc tout simplement pas contenir un grand pourcentage de résine recyclée.

  • Disponibilité de la résine recyclée

    Le plastique récupéré (comme le papier d'ailleurs), n'est souvent pas recyclé ici, mais plutôt envoyé en Asie. Grâce à une main d'oeuvre meilleur marché, et des besoins énormes pour l'emballage, le prix à la tonne offert par l'Asie est supérieur à celui obtenu ici. Les embouteilleurs locaux qui veulent inclure de la résine recyclée dans leurs contenants doivent donc aller le chercher très loin. Ces transports occasionnent dépenses énergétiques supplémentaires et génèrent des émissions de gaz à effet de serre.

  • Valeur de la résine recyclée

    L'augmentation du prix du pétrole et du gaz en 2008 a permis de rendre la résine recyclée plus attrayante par rapport à l'usage de la résine vierge. Cependant, la chute drastique des prix de l'énergie et la crise financière et économique de la 2ème moitié de 2008 a eu pour effet de faire chuter fortement la valeur des matières recyclées, au point où elles ne trouvent plus preneur. Il faut donc éviter de penser que le recyclage est la solution miracle.

  • Énergie et émissions de Gaz à effet de serre

    Le ramassage des déchets, l'enfouissement, la collecte sélective, le tri, le recyclage, toutes ces opérations demandent de l'énergie et émettent des gaz à effet de serre. Il faut bien comprendre que le recyclage est le moins 'mauvais' moyen de réduire l'usage de nos ressources non-renouvelables, la meilleure solution étant la réduction et la réutilisation (remplissage multiple). L'industrie au contraire privilégie de plus en plus les contenants à usage unique, et les bouteilles de plastique occupent une part grandissante du volume de déchets à traiter.

Comme on le voit, que l'on jette ou l'on recycle un contenant d'eau en bouteille, l'impact est non-négligeable. Évidemment, recycler est préférable, mais le meilleur contenant, c'est encore celui que l'on ne produit pas. Dans le cas de l'eau en bouteille, la meilleure alternative du point de vue environnemental est claire, c'est de privilégier l'eau du robinet et les bouteilles réutilisables.

5. Transport

Chaque étape du cycle de vie d'une bouteille d'eau implique un impact environnemental supplémentaire dû au transport, ce qui demande bien sûr du pétrole et génère des gaz à effet de serre.


Figure 5. Transport requis à chacune des étapes du cycle de vie des bouteilles.

Évidemment, on pourra répliquer que la plupart des produits de nos jours viennent de loin et ont donc une empreinte écologique liée au transport. C'est bien pourquoi, dans la mesure du possible, on doit privilégier les produits locaux. L'impact de l'eau en bouteille doit donc être comparée à l'eau du robinet, qui se rend déjà chez le consommateur habituellement par simple gravité.

  • Acheminement de la résine.

    La résine utilisée pour fabriquer les préformes qui servent à produire les bouteilles en plastique provient d'un nombre restreint de producteurs qui se retrouvent près des sources de gaz naturel ou des pipelines, souvent éloignés des sites d'embouteillage. Par exemple, les bouteilles d'eau Fiji commencent leur vie sous forme de résine vierge en Asie, qui est acheminée par bateau jusqu'à l'usine d'embouteillage.

  • De la source vers le site d'embouteillage.

    Certaines eaux sont embouteillées à la source, d'autres pas. C'est le cas lorsqu'une compagnie possède une usine d'embouteillage, mais capte de l'eau de plusieurs sources dans une région donnée. Dans ces cas l'eau sera pompée dans des camions pour être acheminée vers l'usine. Par exemple, le transport de 1.1 million de litres d'eau par jour entre la source de Hillsburgh en Ontario vers l'usine d'Aberfoyle de Nestlé requiert 29000 voyages de camion par an. Ce type de transport implique dépense énergétique, gaz à effet de serre, et trafic constant sur les routes de petites communautés.
    (autre exemple: le cas de Nestlé vs Poland Spring à Fryeburg, au Maine).

  • Du site d'embouteillage vers les entrepôts de distribution.

    La distance à parcourir varie selon l'origine de la source ou du site d'embouteillage et le marché final. Pour les eaux importées, cette distance est très grande, et implique du transport par bateau, par train. Les eaux Evian et Perrier, par exemple, proviennent d'Europe, et l'eau Fiji, populaire aux États-Unis, provient de l'autre bout de la planète (8700 km entre les iles Fiji et San Francisco).

    Dans le cas des eaux de sources locales, le marché visé est généralement régional, et le centre de distribution est souvent à même l'usine d'embouteillage. Pour les eaux de marques 'nationales' puisées dans les réseaux publics (Aquafina, Dasani, Nestlé Pure Life), il existe plusieurs points d'embouteillage pour desservir toutes les régions tout en limitant les distances. (Au Canada, Aquafina est embouteillée soit à Mississauga (Ontario) ou Vancouver, Dasani de son côté utilise les eaux de Brampton ou Calgary.)

  • Distribution vers les commerces

    Une armée de camions sillonne chaque jour les routes pour approvisionner les commerces à partir des points de distribution. L'eau en bouteille est littéralement vendue partout (supermarchés, dépanneurs, stations services, distributrices), ce qui requiert de larges flottes de camions. Selon Fast Company, il se transporte par bateau, train ou camion environ 1 milliard de bouteilles d'eau par semaine aux États-Unis, l'équivalent d'un convoi de 37800 camions-remorques. Le succès de Coke et PepsiCo avec leurs eaux en bouteille vient du fait qu'ils peuvent profiter de leur large réseau de distribution.

    Il est à noter aussi que l'eau est un liquide plutôt lourd (environ 1kg/litre pour l'eau contre 800g/litre pour le pétrole). Il faut donc plus d'énergie et souvent plus de camions pour la transporter que bien d'autres produits.

  • Transport chez le consommateur

    Ensuite, le consommateur transporte chez lui l'eau achetée au supermarché. On peut bien compter comme négligeable cette portion puisque le consommateur va au supermarché de toute façon, mais l'eau ajoute au poids des marchandises transportées.

  • Transport pour l'élimination

    Une fois vidée de son contenu, la bouteille reprend la route, soit dans un camion de ramassage des ordures, ou un camion de recyclage. Le plastique est léger mais ne peut être très comprimé. Il faut imaginer la quantité de camions requis juste pour transporter les 22 milliards de bouteilles jetées aux USA (2007) pour se rendre compte de l'impact de cette étape. D'ailleurs l'augmentation du volume des déchets de plastique a été un élément déclencheur qui a incité la ville de London en Ontario à passer un message en bannissant l'eau en bouteille de ses locaux.

    Dans le cas du recyclage, nous avons vu que le plastique est souvent envoyé jusqu'en Asie pour être retrié et recyclé, alors les ballots de bouteilles sortant de nos centres de tri peuvent embarquer à nouveau vers un très long voyage.

Stockage

Enfin, dans une analyse complète du coût énergétique, il faudrait également ajouter la contribution provenant de la réfrigération des contenants vendus de façon individuelle, que l'on retrouve dans les frigos et les distributrices.

6. Sommaire

En définitive, l'eau en bouteille fait face à une opposition croissante pour ces deux raisons principales:

  1. Pour sa production, son transport, sa réfrigération, son élimination, chaque bouteille requiert beaucoup de ressources non-renouvelables. Selon les estimations, chaque litre d'eau en bouteille requiert entre 1/3 et 1/4 de litre de pétrole, ainsi que 2 à 3 litres d'eau supplémentaire.
  2. Une fois consommée, une bouteille d'eau prend plus souvent qu'autrement le chemin de l'enfouissement, quand elle n'aboutit pas tout simplement dans la nature. Quand aux bouteilles qui sont recyclées, c'est loin d'être la solution miracle qu'on le pense en général.

L'impact environnemental de l'eau en bouteille est-il plus grand que d'autres produits? Bien sûr que non, la plupart des biens de consommation de nos jours ont un impact sur l'environnement. Cependant l'eau en bouteille représente le symbole même de ce qui cloche dans notre conception de la consommation, pour au moins ces trois raisons:

  1. L'eau en bouteille, jadis produit de luxe, est devenue un produit de consommation de masse. Pour plusieurs c'est devenu le principal moyen de s'hydrater. C'est déjà le deuxième breuvage le plus vendu en Amérique du nord. Jusqu'où la progression des ventes doit-elle aller? Est-ce un bon usage de nos ressources?
  2. La plupart des pays où l'on consomme le plus d'eau en bouteille disposent déjà d'un approvisionnement en eau abondant et de première qualité. Et là où l'accès à l'eau pose problème, on peut sérieusement douter que l'eau en bouteille de plastique, contrôlée en grande partie par quelques multinationales, soit une façon durable ou économique de faire boire la population.
  3. Le pouvoir d'attraction du produit repose sur des perceptions non fondées de pureté, de sécurité et même de goût. Si des défis existent au niveau de l'eau publique, ce n'est pas en misant sur le plastique que l'on va améliorer la situation, alors qu'une crise environnementale plane au-dessus de nos têtes.

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